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Rendez-vous secret le 25 Mai

205 rue du Temple, place de la République

205 rue du Temple, place de la République

Tu m’as souvent décrit ce rêve récurant et si agréable qui avait lieu dans cet appartement de la place de la République, au 205 rue du Temple, au dernier étage, avec vue sur le génie de la Bastille, tu étais persuadée que nous y vivrions un jour. Nous y sommes passés plusieurs fois, lors de nos flâneries Parisiennes. On observait les habitants de cet immeuble, depuis le trottoir d’en face, ceux qui passaient par cette porte cochère. Tu essayais de comprendre les raisons de ce rêve, de reconnaître quelqu’un, de donner du sens à cette douce obsession…

On s’était donné rendez-vous là, les 25 mai, à la date de ton anniversaire, devant cet immeuble. C’était notre point de rencontre, au cas où… Si l’un de nous deux devait disparaître, si l’un de nous devait s’éclipser, poursuivi par la police, ou des malfrats…

Cette idée qu’une suite d’évènements improbables nous amène à une séparation involontaire, tu l’as toujours eue. C’était ta seule paranoïa, tu avais toujours cette angoisse qu’une organisation secrète mette en place d’énorme moyens contre l’un de nous deux et nous sépare…

Tu avais construit notre couple dans une relation de complicité alliant passion amoureuse et amitié profonde, moitié Roméo et Juliette, moitié Montaigne et La Boétie : « – parce que c’était lui ; parce que c’était moi. » alors nous nous parlions ouvertement de tout, même de nos désirs, de nos fantasmes… En fait, tu redoutais tellement qu’un jour l’un d’entre nous fiche tout en l’air pour un coup-de-foudre amoureux, que tu ne voulais pas être seulement ma fiancée, mais aussi mon alter-ego, ma grande amie.

On s’était promis de vivre ensemble, de partager une maison, le jour où l’un de nous aurai une autre vie… Je pense que tu avais cette peur profonde de quitter tes enfants, de les laisser derrière toi, par amour pour un autre. Tu avais peur de reproduire cette séparation qui a marqué ton enfance, cette peur t’avait amenée à ne pas te satisfaire de notre attraction amoureuse, mais de construire une entente qui dépasse les humeurs du cœur…

Tu avais pensé à tout, pour ne jamais nous quitter, tu m’avais donné rendez-vous au 205 rue du Temple, le 25 mai…  Tu ne pouvais rien contre l’inconséquence d’une conne, qui a croisé ton chemin, bourrée, en excès de vitesse, sous médicaments antidépresseur, aux volant d’un énorme 4X4, et qui a perdu le contrôle de son véhicule… le 20 Janvier.

Le 25 mai 2009, je n’ai pas été te rejoindre place de la République, je ne me suis pas laissé aller à cette folie… Et tout au fond de moi, cette absurde besoin d’aller là-bas malgré tout, reste présent, je sais que la prochaine fois que j’irai à Paris, je ne pourrais y résister…

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Une réflexion sur “Rendez-vous secret le 25 Mai

  1. Je ne vous connais pas. Je suis tombé chez vous par hasard.

    Un jour, longtemps après, j’ai fait comme vous. Et je comprendrais que vous retiriez ce commentaire.

    Appelons-le Boris, même si ce n’est pas son vrai prénom.

    Appelons-la Valérie, de la même manière …

    Boris était un rêveur. Valérie le faisait rêver. Leurs vies se ressemblaient. Ils vivaient tous les deux seuls avec leur mère, un peu seuls tout court, avec en eux un besoin d’amour gros comme un camion.

    Boris était charmant et attachant. Il était grand, sensible et généreux, toujours souriant. Il était apprécié de tous, et s’il pouvait avoir quelques ennemis, sa droiture et sa gentillesse leur imposait un certain respect. Il avait les yeux d’un beau bleu clair, des yeux couleur d’horizon, un de ces regards qui invitent au voyage. Il aimait partager ses illusions et ses désillusions, et sa théorie favorite :

    – Prenons le cœur. Séparons-le en deux parties égales que nous appellerons respectivement la «Section A» et la «Section B» {voir figure 1, comme aurait dit Desproges}. La Section A est dédiée à l’exceptionnel. Le grand Amour. Celui qui ne se décrit pas, celui de Tristan pour Iseult, de Roméo pour Juliette, de Louis Aragon pour Elsa Triolet, …

    – Je vois.

    – Chaque individu n’a pas la chance de voir sa Section A occupée. Certains en ignorent même l’existence. La Section B, elle, abrite les autres amours. Divisons-la à son tour en deux parties que nous appellerons «BB» et «BC» {voir figures 2 et 3, y’a pas de raison}. La Section BB est consacrée aux amours filiales et familiales. L’amour d’un père, d’une mère, d’un frère, d’une sœur, …

    – Je vois

    – … et celui que l’on a pour ses enfants, d’un genre particulier, que rien ne peut remplacer. La Section BC est vouée à l’amour que l’on a pour quelqu’un, l’amour du cœur et du corps. Il peut être fort, mais il n’est ni un grand Amour, ni un amour découlant des liens du sang, tu vois ? Ne me dis pas que tu vois, je sais que tu vois, mais je t’explique. Il s’agira d’une amitié très forte, de l’amour «ordinaire» pour un mari ou une épouse, quand le chemin parcouru a été long, que le temps a fini par le maquiller de tendresse. Même si cet amour est fort, la Section BC ne représente toutefois que 25 % de l’espace total. Mathématiquement, non ?

    – Je vois, mais ne me parle pas de maths !

    Si Boris était tellement heureux de confier sa théorie à ses plus proches amis, c’était parce qu’il connaissait parfaitement le sujet. Il en était sûr, mieux, il le savait : Valérie habitait sa Section A. Elle s’y était logée une fois pour toutes, amarrée, et ne pourrait plus jamais la quitter. Dans la foulée, pour tout dire, elle avait même entrepris l’occupation de sa Section B, malmenée après l’éclatement familial.

    Valérie était d’origine polonaise. Elle avait un de ces noms en «itch» interminable, difficile à prononcer, impossible à écrire. Ses cheveux étaient cousus d’or, aux couleurs des champs de blé. Elle avait les mêmes yeux que Boris, du même bleu éclatant. Elle n’était pas belle, mais bien plus que ça, d’une vraie beauté rare. Magnifique.

    Ils s’étaient rencontrés en première au lycée. Dès qu’il l’avait vue, Boris avait découvert l’existence de la Section A et mis au point sa fameuse théorie. Très vite, il avait compris. Valérie n’était pas une fille, mais une fée, une occupante de Section A. Pour être franc, aucun garçon ne pouvait regarder Valérie sans émotion, sans trouble, sans désir. Tous ou presque étaient amoureux d’elle et essayaient de la séduire. Et bien sûr, lui avec les autres, lui le premier. Enfin, il aurait bien voulu, mais son aptitude dans le domaine de la séduction présentait quelques failles … Il était convaincu qu’elle était mille fois trop belle pour lui, trop pure, trop parfaite. Alors il en rêvait surtout. En plus de sa beauté, elle était douce et gentille, drôle et intelligente. Elle aimait la lecture, en particulier la poésie, en particulier celle du 19ème siècle, en particulier Lamartine, Baudelaire et Alfred de Musset, mais d’autres aussi comme Verlaine, Gérard de Nerval ou Victor Hugo. Elle aimait les auteurs capables d’écrire l’Amour, selon elle, comme elle le concevait. Elle s’amusait parfois dans la vie de tous les jours à faire des alexandrins qu’elle déclamait solennellement, juste pour demander l’heure ou inviter ses copines à la boum du samedi suivant.

    Boris aussi aimait les poèmes. D’une autre façon, plus obsessionnelle, plus maladive. Il aimait les apprendre, surtout les plus longs. Il était capable de réciter des poèmes entiers, ce qui faisait rire certains, mais lui procurait une cote au beau fixe auprès de son professeur de français. Il aimait les poèmes aussi sous leurs aspects techniques, leur construction. Il étudiait les rimes, il comptait les pieds, relevait les assonances, épluchait les vers. Il avait découvert ceux de Louis Aragon, au travers des chansons de Jean Ferrat, d’abord, et s’était familiarisé avec son style particulier, et puis, peu à peu, il avait voulu en savoir plus, et s’était intéressé à ses livres. Il avait découvert Elsa, et quand il avait rencontré Valérie, il avait tout de suite fait le rapprochement.

    C’est ce goût pour la poésie qui les avait rapprochés. Deux adolescents pas encore épris l’un de l’autre, mais déjà tous deux amoureux des poèmes. C’était plutôt rare à cet âge.

    Et puis il y avait eu ce que Boris continue encore aujourd’hui d’appeler un miracle. Alors que tous ses camarades la courtisaient plus ou moins habilement, alors que Boris, pétrifié, terrorisé à la seule idée de laisser apparaître au grand jour ses sentiments … Ses camarades avaient vu son changement. Avant de connaître Valérie, il ne grandissait pas, il s’allongeait, il ne grossissait pas, il s’étalait, il ne marchait pas, il planait. Il évoluait comme ça dans la vie, sans désintérêt, mais sans grand intérêt, sans passé et sans projets. Sans racines et sans but. Personne n’espérait plus pouvoir séduire Valérie. On disait qu’elle avait un petit ami de vingt ans, avec un métier, de l’argent, une moto … le genre de type contre lequel on ne peut pas lutter quand on est encore au lycée. Et Boris était partagé entre un bonheur manifeste et un malheur funeste.

    Il disait souvent à son meilleur ami qu’il ne pourrait vivre sans elle à présent, après sa rencontre. Il savait qu’elle lui était destinée. Et en avant les violons … et les sanglots. Car il pleurait de temps en temps, à l’automne parfois. Et à l’automne, les sanglots longs des violons, on sait pertinemment ce qu’ils versent sur nos cœurs.

    Mais donc alors donc, disais-je … alors que tous les garçons lui couraient après, à part Boris finalement, qui pourtant, n’en pensait pas moins, voire même beaucoup plus, la belle Valérie restait inaccessible. Alors eut lieu le miracle.

    Voyage à Vienne. Le lycée organise un échange avec un lycée d’Autriche, auquel participe leur classe. C’est là, à Vienne que le cœur de Boris s’est mis à valser. Normal. Et c’est à Vienne qu’elle s’est rapprochée de lui. C’est à Vienne qu’elle lui a vraiment souri. Différemment. Dans les rues de Vienne qu’ils se sont enlacés et embrassés pour la première fois. C’est là-bas qu’un soir, il l’a rejointe dans sa petite chambre, le coeur en compote. C’est là-bas qu’ils se sont découverts, qu’ils se sont connus, qu’elle s’est offerte à lui. A Vienne de surcroît, que le romantisme soit absolu.

    Au retour, Boris n’était plus le même. Il n’était plus le même garçon, il n’était plus un garçon, mais un jeune homme. Il avait raison : Valérie, son Elsa, n’était pas que belle. Elle confortait sa théorie, démontrait par A + B la présence ici-bas de princesses destinées à la Section A. Les voir ensemble faisait plaisir à voir.

    Boris pensait qu’une femme aussi parfaite ne devait pas être de la Terre, mais d’un autre monde ou d’une autre galaxie. Il aimait à se dire qu’elle venait de Mars ou d’ailleurs, une planète où les femmes seraient toutes faites pour la Section A. Son meilleur ami lui répondait gentiment qu’il devait laisser reposer quelque peu ses théories, ne plus se poser de questions, se consacrer entièrement à faire le bonheur de Valérie.

    Ce qu’il fit.

    Pendant les deux années qui suivirent, personne n’aurait pu les séparer. Au début, certaines nuits, Boris allait la rejoindre en cachette, au risque de se rompre les os. Il quittait sa chambre du premier étage par la fenêtre, gagnait le toit, négociait une partie délicate, surtout quand la nuit était noire : sauter du toit jusqu’à la grosse branche du cerisier. De là, il se laissait glisser jusqu’au sol, contournait la maison, et bondissait dans la rue. Sans être un athlète, Boris pratiquait le sport à un niveau assez élevé, et disposait d’un bon physique. Il avalait au pas de course régulier les cinq kilomètres qui le séparaient de sa belle.

    Venait alors le plus difficile, l’escalade. Valérie habitait le deuxième étage d’un petit immeuble. Elle avait formellement interdit à Boris d’escalader les balcons, mais quoi … attendre le lendemain ? Debout sur la rambarde, hissé sur la point des pieds, il parvenait à s’agripper au balcon supérieur, et au 2ème étage, atterrissait devant la porte-fenêtre du séjour. Pour aller taper discrètement au carreau de Valérie, il devait passer devant la fenêtre de sa mère. Une nuit, la fenêtre s’ouvrit et son visage apparut à la fenêtre. Elle souriait en lui montrant le doigt.

    – Tu es fou ? Tu veux te tuer ?

    Elle lui fit jurer de ne plus jamais recommencer. Le lendemain, Valérie lui glissait dans la poche la clé de la porte d’entrée. La clé du bonheur.

    Une autre fois, Valérie était venue passer la soirée chez Boris. Au moment de partir, la maman regarda son fils, vit son désarroi, et lui proposa quelle reste …

    Ils avaient dix-huit ans. Cette nuit-là fut la plus belle de toutes.

    Ils concevaient l’amour de la même façon. Ils s’étaient attendus, ils avaient toujours su que ce jour viendrait, il était venu. Ils s’étaient trouvés sans se chercher, c’était tout. Leur amour était beau comme dans les livres, ceux qu’ils partageaient, ceux que je cherche aujourd’hui encore à écrire. Ensemble, ils avaient atteint leurs vingt ans comme dans un rêve. Chacun avait pu suivre cette évolution, les voir se rapprocher toujours plus près, jusqu’à ne faire qu’un. Ils s’aimaient, et c’était clair pour tout le monde. Flagrant. Même si les autres garçons auraient pu être jaloux, même si certains devaient l’être, et auraient pu chercher à lui dérober sa belle, aucun ne l’avait jamais fait, pas même essayé, je crois, tant leur amour s’imposait. Ces deux-là, il fallait les supprimer de la liste des cœurs à prendre, les rayer des rayons. Ils ne vivaient pas comme les autres, avec les autres, ils vivaient dans un rêve.

    Le réveil se produisit un soir de fête, dans la nuit de la Saint-Sylvestre. Ils avaient le même âge, un peu plus de vingt ans. Valérie et Boris étaient allés à Paris, pour fêter la Nouvelle Année, pour remercier le passé d’être ce qu’il avait été, pour remercier l’avenir d’être ce qu’il ne pouvait manquer d’être. Ils avaient marché ensemble, main dans la main. Ils aimaient se tenir la main. Ce simple contact leur procurait un plaisir intense, sans doute plus fort encore que certains mélanges corporels torrides en section BC, se disait parfois Boris. Leurs pas hasardeux les avaient conduits sur le Boulevard Saint-Germain.

    Vers une heure du matin, en cette nuit de Saint-Sylvestre, le boulevard était encore très fréquenté. Après la fureur du passage en 1982, des klaxons et des pétards déchiraient encore la nuit, faisant sursauter les piétons. Hormis Boris et Valérie, dans leur bulle, qui n’entendaient rien d’autre que la musique de leurs cœurs battant au même rythme. Ainsi, les amoureux arrivèrent à proximité d’un guitariste de rue, s’arrêtèrent pour l’écouter.

    Valérie aimait les roses et Boris adorait lui faire plaisir. Lorsqu’il vit une gamine entrer dans un restaurant du boulevard, un panier de roses à la main, il lâcha celle de Valérie, l’embrassa, et dit à la jeune femme de l’attendre cinq minutes. Hélas, il se passa bien plus de cinq minutes. Une éternité. Boris s’était engouffré dans le restaurant. A cette heure, en cette nuit de fête, l’endroit était bondé. Sous une nappe de fumée, les gens riaient et chantaient à tue-tête. Boris chercha du regard la petite vendeuse. Elle était occupée à une table, où un monsieur d’un certain âge achetait une rose pour sa compagne. Visiblement, ceux-là aussi s’aimaient. Boris était heureux de les regarder, de se dire que l’amour peut durer toujours. C’était un joli couple, de ceux qui voyagent en classe A, c’est clair, maintenant, non ?

    Boris fut contraint d’attendre quelques instants. Un coup d’œil à la pendule. 1 H 35. Il fit un signe à la jeune fille au panier. Il lui fallut presque crier pour se faire entendre. La musique et les rires des convives le grisaient, lui faisaient mal à la tête. Il avait hâte de rejoindre le calme sourire de Valérie. Il acheta une rose, la plus belle, bien entendu. Il se dirigea vers la porte de sortie, la poussa, chercha son amour du regard.

    C’est là que tout bascula. Il ne vit pas Valérie, mais un petit attroupement. Il comprit immédiatement que quelque chose était arrivé à l’endroit exact où il l’avait laissée. Il comprit avant même de voir, de savoir. Il sentit la terrible douleur dans sa poitrine. La douleur infligée par une vidange express en section A. On ne l’a pas précisé, mais la vidange express en Section A est fortement déconseillée. A mon avis, on devrait purement et simplement l’interdire. Après tout, on n’est plus à ça près, nous qui légiférons sur tout, non ? Pour Boris, nul besoin du plombier pour obtenir des tuyaux, les symptômes étaient explicites, foudroyants.

    Son sang se glaça. Pour exprimer une peur, on emploie souvent cette expression à tort et à travers, les marins l’emploient à tort et à travers de port, mais là, il ne s’agit pas d’une image. Son sang se glaça vraiment. Il arrêta de circuler, se figea, comme un jus de viande oublié dans le frigo. Il ne pouvait pas courir. Il s’avança comme un zombi vers les badauds qui s’agglutinaient. Doucement, il se fraya un chemin jusqu’au centre de cette arène improvisée. Boris ne vit pas le sang. Il ne vit pas le verre brisé. Il ne vit même pas la voiture. Il ne vit pas non plus l’autre corps à côté de celui de Valérie.

    Il ne vit qu’elle. Rien d’autre qu’elle, ses longs cheveux blonds étalés sur le trottoir, au milieu des débris de verre. Il ne pleurait pas. Il s’agenouilla derrière elle, leva la tête blonde et la posa sur ses genoux.

    – Tu as mal ?

    – Non

    – Qu’est-ce qui s’est passé ?

    – Je ne sais pas. Jure-moi de vivre … d’aimer encore.

    – Qu’est-ce que tu racontes ? Ca va aller, t’en fais pas, on va …

    – Jure-moi !

    – Je te jure. Mais arrête de … Valérie ? Valérie ! Valérie …

    Un de ces dialogues qu’on aurait pu dénicher dans un bouquin à cinq balles. Un de ceux déjà mille fois entendus dans des feuilletons de Section, heu … de série B. Pourtant, il noue les entrailles de Boris, qui voudrait tourner les pages en arrière, recommencer. Gommer. Refaire autrement.

    Un grand type crie en titubant. S’adresse aux passants. Il dit que ce n’est pas de sa faute, qu’il a voulu éviter je ne sais qui ou je ne sais quoi. Il a un peu trop arrosé la nouvelle année.

    Trop bu. Tout simplement.

    Boris ne peut détacher ses yeux du visage de Valérie. Normalement, compte tenu de son tempérament, il aurait dû attraper ce type et le massacrer, jusqu’à ce que mort lente s’ensuive. Une mort paradoxale : immédiate, mais interminable, pour rendre la souffrance. Mais il est vide, sans pensées, sans forces. Hagard. Les secours arrivent. La police, les pompiers … Des témoins ont tout vu. Ravis de l’aubaine, ils le font savoir et s’empressent de raconter tout ce qu’ils ont vu, et même ce qu’ils n’ont pas vu, c’est pas grave. La voiture est arrivée très vite, elle a fait une embardée sur le trottoir, et a percuté deux passants. Une belle jeune fille blonde et son ami sans doute, un jeune homme avec une guitare. Ils font des hypothèses. Et si ceci … et si cela …. ce ne serait pas arrivé… ma brave dame, m’en parlez pas, le cousin par alliance du neveu de la concierge de mon beau-frère, lui-même …

    Les policiers ont fait place nette. Le corps de Valérie a été placé sur un brancard. Boris est resté une bonne heure à genoux, sans bouger, sans un geste, sans un mot, sans une larme. Il a tout de même pu dire qu’il accompagnait l’une des deux victimes. Il a mécaniquement décliné son identité, hébété, comme un condamné à mort au bout du couloir… Elle s’appelait Valérie. Valérie … Pour le nom … heu … le plus simple, enfin, le mieux était de voir ses papiers, dans le sac à dos. A part ça, il n’était pas là au moment de «l’accident», parce que ce n’était rien d’autre qu’un banal accident, un fait d’hiver, et le début du sien. Non, il n’avait rien vu, rien à dire. D’ailleurs, il avait du mal à parler. Du mal tout court. Mal partout.

    Le guitariste, il ne le connaissait pas. Salement touché, il fut transporté à l’hôpital. La guitare resta là, par terre, la caisse de résonance éventrée. A côté, quelques pétales de rose rouge …

    C’est seulement quand ils recouvrirent le visage de Valérie que Boris se mit à pleurer. Combien de temps ? Il ne saurait le dire. Tout le temps, sans doute.

    Il ne sait pas ce qui s’est passé ensuite. Il ne sait plus. Il a beau chercher, il ne sait plus rien des longues heures qui ont suivi. Il n’est rentré chez lui que plusieurs jours après. Il n’est même pas allé à l’enterrement de Valérie. Quand il est rentré, sa mère a tout de suite vu ses yeux. Elle a vu qu’ils avaient changé de couleur, qu’ils n’étaient plus du même bleu éclatant, qu’ils avaient viré au vert. Ils étaient maintenant d’une couleur indéfinissable, entre deux eaux, entre deux mers. Elle le lui dit. Il se regarda dans la glace, et dit simplement «J’ai pleuré». Sa mère crut comprendre que Valérie l’avait quitté, comme on se quitte à cet âge, et ne posa pas une seule question. Elle essaya de le consoler, en lui disant que jeune et beau comme il était, il avait tout l’avenir devant lui, tout encore à découvrir, d’autres Valérie, d’autres amours.

    Mais son regard ne serait plus jamais le même. Sa vie entière, passée, présente et à venir, avait basculé sur un trottoir parisien, le 1er janvier 1982, à 1 H 30 du matin.

    Il pensa à une chanson, cette chanson qui dit : «Il n’y a plus d’après, à Saint-Germain des Prés» …

    Plus tard, Boris a disparu. Il a passé quelques temps chez la mère de Valérie, dont le cœur était littéralement brisé. Et puis il s’est envolé quand elle a fini par retourner en Pologne. Avec ce départ, le seul lien qui accrochait Boris à son Amour avec le grand A de la section correspondante était rompu.

    A plusieurs reprises, il a pensé rejoindre Valérie. Mais à chaque fois, il s’est souvenu de ses derniers mots : «Jure-moi de vivre, d’aimer encore». Alors il a fait selon son vœu. Et sa mère avait raison. Il a connu d’autres amours, d’autres joies, d’autres bonheurs, immenses quelquefois. Il n’a jamais parlé de son histoire à personne. A qui ? Pourquoi faire ? Qui pouvait-elle concerner ? Mais il avait l’écriture. Il ne pouvait que l’écrire. Il l’a posée sur le papier, comme pour l’exorciser, pour qu’elle pèse moins lourd, la livrer au vent. Elle est devenue le premier chapitre de son Roman Inachevé. Sa mère n’a jamais plus parlé de Valérie, son père, son frère, sa femme en ignorent tout. Il a pensé la donner à lire à ses enfants, plus tard, au moment de passer le pont qui le sépare de Valérie, pour les aider peut-être à surmonter certains coups durs, leur montrer qu’il faut continuer à vivre, coûte que coûte. Mais cette histoire ne concerne pas leur mère, elle n’est pas la leur. Alors elle s’éteindra en même temps que lui.

    Plus de vingt ans après, il ne la porte plus comme un poids. Elle est une partie de lui, un ange gardien qui partout l’accompagne.

    Un ange, c’est bien ce qu’elle était …

    Lui, il n’a plus jamais cessé d’écrire.

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